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L’homme qui dessinait sans avoir appris

  • Photo du rédacteur: Adeline Techer
    Adeline Techer
  • 15 juin
  • 2 min de lecture

Manuel, l’ancêtre venu des Indes


Dans mon nom, il y a un enfant né de l’autre côté du monde.


Il s’appelait Manuel Teixeira. Il est né au milieu du XVIIe siècle, à Pondichéry, sur la côte des Indes, d’un père portugais et d’une mère que l’on dit née là-bas. Un enfant de deux mondes, métis, dans un siècle qui regardait de haut ceux qui l’étaient. Rien ne le destinait à laisser une trace. Et pourtant, c’est de lui que je descends.


La traversée


Encore enfant, il quitte les Indes. Il embarque sur un navire et traverse l’océan jusqu’à une île presque sauvage, encore à bâtir, où quelques familles tentent de faire leur vie : l’île Bourbon, qu’on appellera plus tard la Réunion.


Le navire qui l’emporte porte un nom que je n’ai pas inventé, et que je n’oublierai jamais. Il s’appelait Le Rossignol.


Un oiseau qui chante dans le noir pour guider ceux qui voyagent de nuit. C’est le nom du bateau qui a conduit mon ancêtre jusqu’à son île. Aujourd’hui encore, le rossignol veille sur tout ce que je crée — mais ça, c’est une autre histoire.


Les mains qui savent


Sur cette île, le jeune Manuel devient quelqu’un dont on a besoin. Il se fait chirurgien-barbier — le métier de ceux qui, en ce temps-là, tenaient la lame : on les appelait pour raser, mais aussi pour soigner, recoudre, soulager, là où il n’y avait ni médecin ni école. Tout, chez lui, passait par la main. Et il n’avait appris ce métier de personne.


Mais il savait faire une autre chose, et c’est elle qui me bouleverse.


Un administrateur du roi, de passage sur l’île, a écrit le portrait des habitants. C’était quelqu’un de dur, de sévère, qui ne trouvait grâce à presque personne et distribuait les critiques sans pitié. De Manuel, pourtant, il a noté une phrase. Une seule. Il a écrit qu’il « dessine joliment sans avoir appris ».


Sous une plume qui n’aimait personne, ce sont les mots les plus précieux qui soient.


Sans avoir appris. Personne ne lui avait montré. Aucun maître, aucune école. Il dessinait parce que c’était en lui, simplement, comme on respire.


Le défricheur


Manuel ne s’est pas contenté de vivre sur l’île. Il a ouvert une terre que personne n’habitait encore : le premier à s’installer là où s’élèvera un village, défricheur d’un lieu sauvage, pionnier au sens le plus pur. Il a épousé une femme née sur place, Anne, et ensemble ils ont eu une longue lignée d’enfants — d’eux descendent les Techer, et moi avec eux.


Cet enfant des Indes arrivé sur un bateau a vécu près d’un siècle. Il s’est éteint très vieux, en 1758, après avoir traversé son époque comme l’if traverse les siècles.


Il dessinait joliment, sans avoir appris.


Des clients me demandaient régulièrement depuis quand je dessinais. D’aussi loin que je me souvienne, le dessin était déjà là. Un jour, j’ai posé la question à mon père. Il m’a répondu : depuis toujours.


Aujourd’hui, je comprends mieux.

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